NOAH Résilience

Famille jouant aux cartes en milieu confiné – santé mentale en bunker.

Comment préserver sa santé mentale
en bunker privé ?

Un bunker est une réponse technique à une crise extrême.
Mais aucune solution technique n’est viable sans une compréhension lucide des facteurs humains.
Cet article propose une réflexion exigeante sur la santé mentale, la cohésion du groupe et la vie en confinement prolongé.


La préservation de l’intégrité psychologique est rarement prise en compte lorsque l’on envisage l’éventualité d’une mise à l’abri dans un bunker privé. Pourtant, elle est essentielle. La protection de l’être humain ne saurait se limiter aux seules fonctions biologiques : les facultés mentales conditionnent la capacité à endurer, à coopérer, à décider et à survivre collectivement.

Dans le contexte traumatique d’un isolement prolongé en abri, consécutif à une catastrophe majeure, la santé mentale cesse d’être un sujet secondaire. Elle devient un facteur structurant.

Il est possible d’aborder cette question à travers six axes fondamentaux.


1 – La psychologie du groupe et la notion de « charge mentale passive »

Le choix du groupe comme facteur de survie

Le choix des personnes que vous intégrez dans votre bunker déterminera directement vos chances de survie. Il est fortement recommandé de privilégier des membres de votre famille avec lesquels vous avez déjà l’habitude de gérer les relations dans la durée, à travers des liens solides et éprouvés. Il s’agit de personnes sur lesquelles vous pouvez réellement compter et pour lesquelles, par réciprocité, vous êtes capable d’indulgence.

Tester les relations avant l’enfermement

Si vous décidez d’intégrer vos meilleurs amis, testez-les. Si les vacances en commun génèrent déjà des tensions, c’est un signal défavorable. Si, lors de jeux de société, le perdant s’énerve et devient désagréable, il y a de fortes chances qu’il se montre bien plus virulent lorsque l’enjeu touchera à ce qu’il percevra comme vital.

Quand “tout va bien” révèle déjà l’essentiel

Invitez les à vous aider dans une tâche désagréable et physiquement contraignante que vous ne pourriez assumer seul : débiter un arbre, couler une chape, effectuer un travail pénible et ingrat. Vous saurez alors si vous pouvez compter sur eux ou s’ils ont tendance à se dérober lorsque l’effort devient réel.

En résumé, si, « quand tout va bien », vos meilleurs amis génèrent des tensions, la situation risque de dégénérer rapidement en contexte de crise. En confinement, personne ne pourra « aller prendre l’air » pour s’apaiser et prendre du recul.

À l’inverse, si vos amis savent parfois vous favoriser à leur détriment, si la réciprocité est sincère, s’ils vous rendent service au prix d’un véritable sacrifice, et si vos relations restent harmonieuses même lors de conflits potentiels, alors il s’agit d’un signal positif.

Charge mentale passive et épreuve du confinement

Votre groupe doit faire preuve d’une cohésion éprouvée. Lors de l’entrée en bunker, chacun sera déjà lourdement impacté par une « charge mentale passive » : perte probable de proches, disparition des repères familiers, abandon des biens matériels et rupture avec une vie antérieure désormais inaccessible.

Il faudra affronter simultanément le deuil, le confinement, la promiscuité et la remise en question de toute projection sociale future. Cet état psychique s’accompagnera, au minimum, d’un fond dépressif latent.

La cohésion comme réponse psychique

Les notions de solidarité, d’amour, de confiance, de justice et d’espoir devront alors s’incarner dans des actes concrets pour soutenir le groupe durant cette période difficile.


2 – La gestion des conflits et l’égalité de traitement face aux ressources

Leadership fonctionnel et équité perçue

Pour maintenir une dynamique de groupe stable et cohérente, vous devrez être reconnu — seul, ou en binôme si vous êtes en couple — comme le leader fonctionnel du groupe durant toute la durée de l’hébergement. Vous connaissez l’installation, les stocks, et vous vous êtes probablement sacrifié en temps, en argent et en charge mentale pour concevoir ce bunker privé.

Personne d’autre que vous ne pourra réellement mesurer l’ampleur de cet investissement. Il sera donc nécessaire de définir clairement un cadre de fonctionnement, selon le principe : « mon toit, mes règles », dans une logique de justice et de responsabilité.

Le bon fonctionnement des installations, l’hygiène des locaux, la répartition des tâches et des corvées, ainsi que la distribution équitable des ressources, conditionnent l’équilibre psychologique de l’ensemble du groupe.

Ressources, plaisirs et tensions

Lorsque la durée d’hébergement se prolonge, trois facteurs favorisent presque mécaniquement l’émergence de conflits :

  • les inégalités perçues face aux ressources ;
  • les activités liées aux plaisirs ;
  • la répartition des contraintes.

Ressources vitales : repas, eau, énergie

Les repas doivent être pris en commun et les menus identiques pour tous. Cacher du champagne ou du chocolat, réserver des plats cuisinés pour certains et des boîtes de haricots pour d’autres, ferait partie des pires erreurs possibles. L’utilisation de l’eau chaude, de l’électricité et de l’eau potable doit être strictement minutée et équitable.

Loisirs, contraintes et jalousies affectives

Les activités ludiques (séances cinéma, jeux de société, repas festifs), les temps d’étude (non imposés), ainsi que les corvées quotidiennes (ménage, inventaire, surveillance radio, contrôle des caméras, préparation des repas) doivent être répartis de manière juste.

Certaines formes de plaisir ne sont pas partageables. En milieu fermé, les inégalités affectives et, plus encore, sexuelles, sont fortement génératrices de tensions. Il peut être prudent d’éviter un confinement prolongé avec des amis célibataires lorsque l’on est soi-même en couple.

Il conviendra également d’éliminer toute injustice manifeste et répétée. Les négociations de type « ma femme a besoin de plus d’eau chaude » ou « j’ai besoin de plus de protéines car je suis plus musclé » ne peuvent être acceptées.

Enfants : routines, activités et préparation positive

Les enfants devront être occupés par des études, des activités ludiques et des tâches adaptées à leur âge. Il sera nécessaire de leur épargner la pleine brutalité de la situation, tout en sachant que les enfants sont bien souvent plus résilients que les adultes.

Il est fortement recommandé de les habituer en amont à vivre des moments positifs dans le bunker : soirées cinéma, jeux de société, ou encore week-ends thématiques, présentés comme des « voyages intersidéraux dans le vaisseau autonome ».

Associer le bunker à des expériences agréables, ritualisées et attendues facilitera grandement la gestion émotionnelle des enfants le moment venu.


3 – La vulnérabilité psychique

Seuil de tolérance et fragilisation

Chaque être humain cumule des strates d’expériences traumatiques et névrotiques qui, combinées aux expériences de plaisir, d’apprentissage et de contemplation, façonnent sa personnalité et ses capacités d’adaptation.

En dehors de certaines pathologies spécifiques, la différence entre une personne psychiquement stable et une personne en grande souffrance tient souvent à un seuil de tolérance au stress à ne pas dépasser. Le franchissement de ce seuil, sous l’effet d’une expérience traumatique majeure, peut entraîner une décompensation psychique se manifestant par des troubles psychiatriques parfois sévères.

Prévenir la décompensation

L’objectif de cet article est précisément de prévenir l’atteinte de ce seuil critique. Être enfermé en état dépressif, dans des conditions difficiles, peut devenir insupportable, voire dangereux, pour l’ensemble du groupe.


4 – La gestion des situations de fragilité

Identifier et contenir les comportements perturbateurs

Existe-t-il un maillon fragile dans votre groupe ? Il peut s’agir d’une personne qui démoralise régulièrement (« on va tous mourir »), crée des conflits inutiles (« untel a dit de toi que… ») ou adopte des comportements inadaptés et chroniquement perturbateurs.

L’idéal serait de constituer un groupe parfaitement équilibré, mais même un professionnel peut se tromper. Il est donc essentiel de ne pas laisser ces comportements s’installer ou se multiplier. Ils doivent être recadrés de manière constante, sans pour autant accabler la personne de façon disproportionnée.

Dans ces échanges, votre légitimité de leader sera renforcée par vos liens familiaux avec la majorité du groupe.

Les limites de la prise en charge en milieu clos

Dans les cas extrêmes de désorganisation psychique manifeste, il n’existe pas de solution simple en milieu confiné. Cette évocation vise uniquement à inviter à la réflexion. En milieu hospitalier, ces situations nécessitent des traitements adaptés et parfois des mesures d’isolement temporaire, impossibles à reproduire dans un bunker privé.


5 – L’occupation et le plaisir

Pour préserver une hygiène mentale acceptable sur la durée, quatre dimensions s’avèrent essentielles.

Le sommeil

Le sommeil permet au psychisme de renforcer sa résilience. À travers les rêves, le cerveau traite les expériences vécues, anticipe les situations difficiles et expurge certains traumatismes. La récupération physiologique, biologique et mentale repose sur un sommeil de qualité.

L’occupation

Les activités porteuses de sens — tâches ménagères, préparation des repas, vérification des réserves, surveillance des systèmes — rassurent le groupe et renforcent le sentiment d’utilité. Le respect de routines et de plannings quotidiens constitue un pilier fondamental de la stabilité mentale.

À titre d’exemple, un rythme de vie structuré peut s’articuler autour de plages horaires clairement identifiées :

  • une période de repos nocturne prolongée ;
  • un temps dédié au réveil, à l’hygiène et au débriefing collectif ;
  • une phase d’activité physique  ;
  • des temps consacrés aux tâches techniques et domestiques ;
  • des repas pris en commun  ;
  • des plages réservées aux activités ludiques, à la lecture, à la musique ou à l’étude ;
  • un temps de retour au calme avant le coucher.

Un système de veille tournante peut être mis en place : chaque nuit, un adulte différent assure la surveillance des dispositifs de sécurité, des communications radio, des caméras extérieures, du système de filtration et de l’état des sources d’énergie. La personne en charge de la veille est alors déchargée de toute obligation le lendemain.

La prise en compte rigoureuse de la sécurité contribue directement au sentiment de protection et, par conséquent, au bien-être psychique du groupe.

Le plaisir

En situation dégradée, le plaisir n’est ni accessoire ni superflu. Il constitue l’un des leviers les plus archaïques et les plus puissants de la régulation psychique. Les plaisirs humains fondamentaux, non construits socialement, reposent sur des bases simples : la sensation d’amour reçu et donné, la satiété gourmande et hydrique, l’absence de douleur et d’inconfort.

Leur opposé — la privation, la faim, la soif, l’inconfort — érode rapidement la résistance mentale.

Dans un environnement confiné, la gourmandise prend une dimension centrale. Un repas chaud, savoureux, partagé, dépasse largement sa valeur nutritionnelle : il restaure un sentiment de normalité, de sécurité et de continuité humaine. La satiété n’est pas seulement physiologique, elle est profondément psychique.

À cela s’ajoute la volupté au sens large : le confort thermique, le repos corporel, la détente musculaire, l’absence de douleur persistante. Ces éléments participent directement à la stabilité émotionnelle et à la capacité à supporter l’épreuve.

Enfin, la gratification issue des œuvres accomplies par volonté — une tâche menée à bien, un système réparé, un repas préparé avec soin, un espace entretenu — nourrit l’estime de soi et donne du sens à l’effort. Cette satisfaction active complète les plaisirs passifs et renforce la résilience.

Il est donc essentiel de prévoir non seulement des jeux, des livres, de la musique et des films, mais également des réserves alimentaires capables de soutenir le plaisir gustatif : produits gourmands, plats améliorés, douceurs, occasions festives planifiées.

En bunker, la nourriture n’est pas un luxe ; elle devient un pilier de la santé mentale.

Les temps de solitude

La promiscuité permanente érode progressivement la santé mentale. L’exposition continue aux interactions sociales, aux sollicitations verbales et aux contraintes collectives mobilise l’attention de manière chronique et finit par épuiser les ressources cognitives.

Les temps de solitude ne doivent pas être envisagés uniquement comme des moments de retrait ou de récupération, mais comme des espaces d’oisiveté contemplative. Dans ces phases, l’intelligence humaine peut vagabonder, explorer librement, associer des idées, revisiter le passé ou projeter l’avenir. Cette errance mentale participe à la régulation émotionnelle, à la créativité et à l’adaptation.

Ces périodes favorisent également la découverte intérieure, la mise en perspective de la situation vécue et l’émergence de solutions nouvelles. Dans un environnement où tout tend à se refermer, la pensée libre devient une condition de survie, au même titre que l’air, l’eau ou la nourriture. Elles permettent au psychisme de respirer hors de la pression sociale permanente.

Il est donc souhaitable de prévoir des temps d’isolement planifiés, non obligatoires, respectés par le groupe, dans un espace temporairement sanctuarisé. Ces moments deviendront, au fil du confinement, un luxe précieux et un facteur discret mais déterminant de résilience mentale.


6 – L’objectif de la sortie et la reconstruction

Si vous êtes dans cette situation, c’est que le monde continue, malgré tout, de tourner. La catastrophe qui vous a touché n’affecte probablement pas l’ensemble de la planète. Ailleurs, la vie suit son cours.

C’est pour cette continuité du monde que vous avez prévu votre bunker privé. Après cette phase de protection, la sortie symbolisera un nouveau départ, des deuils à accomplir et un avenir à reconstruire. Cette perspective doit être régulièrement évoquée et servir de phare moral durant le confinement.

Préserver la santé mentale, c’est préserver ce qui permet encore de penser librement, de désirer, de choisir — et donc de survivre autrement que par la seule endurance biologique.


Mot de l’auteur
« Le potentiel de survie est une trajectoire : des capacités au service d’une volonté forgée par l’épreuve. »

— Vivian LASJUNIES, co-fondateur de NOAH Résilience.
Expert en abris sécurisés NRBC-E, autonomie & résilience.
Ancien militaire formé en Compagnie Légère de Renseignements.
Ancien fonctionnaire chargé de sécurité en hôpital psychiatrique.
Éducateur sportif 6ème Dan en Arts Martiaux.

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